Une photo quelques mots – Atelier d’écriture n°260

© Kot

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C’était un peu comme un jeu.

Flâner devant les vitrines, le samedi matin, sans vraiment prêter attention à leurs contenus.

Elle était à l’affût de tout autre chose. Sa vision périphérique aux aguets. L’objectif était de le repérer suffisamment en amont pour paraître le plus naturel possible quand leurs chemins se croiseraient.

Ce faux hasard du samedi matin était, petit à petit, devenu comme un rendez-vous secret. Une occasion supplémentaire de se voir et de passer un bref instant à deux.

Elle pensait avoir reconnu sa silhouette, au loin, dans le reflet de la vitrine. Rapidement, elle chassa cette idée de son esprit. L’homme en question, bien que lui ressemblant en tout point, était en galante compagnie. Cela ne pouvait être donc lui. Il faisait ses courses du samedi seul. Madame restant gentiment à la maison pour s’occuper de son intérieur ou faire du yoga (c’était d’ailleurs plus le genre à faire du yoga qu’à faire le ménage). Pas de raison que cela change. Et pourtant…

La femme s’arrêta à côté d’elle.  L’homme fit de même. Tous trois, ils fixèrent le contenu de cette vitrine. Elle, elle était plus focalisée sur les deux nouveaux reflets qui venaient en compléter le décor. Sa respiration se bloqua brusquement. C’était bien lui. A peine 50 centimètres devaient la séparer de celle qu’elle rendait cocu de temps à autre. Un mouvement et elles s’effleuraient. La tentation de créer ce contact était grande. Une manière de provoquer un échange dont la forme et l’issu piquait sa curiosité.

Elle avait la sensation de vivre dans une scène écrite par Sacha Guitry. Le maître du vaudeville moderne n’aurait pas pu rêver mieux comme situation triangulaire. La femme, le mari et la maîtresse devant la même vitrine.

Elle tenta de garder sa contenance. Se préparant à réagir de la manière la plus neutre et la plus aimable possible quand les échanges de politesse auraient lieu. Certes, il n’y aurait pas d’échange de baisers pour une fois entre eux. Pas de regards complices, pas de petits gestes, pas de références à leur prochain rendez-vous…

Alors qu’elle se focalisait sur sa respiration, le couple reprit son chemin sans lui adresser la moindre parole, geste ou regard.

Invisible. Etait-elle devenue invisible ?

Si par moment passer inaperçu l’aurait volontiers arrangé, ici elle avait la sensation que derrière son drôle de chapeau le mannequin ricanait et que les centaines de petits soldats l’attaquaient, simultanément, avec leurs épées.

Pour la première fois, elle prenait pleinement conscience de la douleur que l’indifférence pouvait provoquer. Elle rêvait de voler ce drôle de chapeau pour dissimuler les larmes qui menaçaient de tomber.

Rien. Elle restait là. Figer. Comme si tout ce qui venait de se produire n’était que le fruit de son imagination. Bien que devant faire face devant sa conjointe, il ne pouvait pas l’ignorer à ce point. Pourtant, en repassant une deuxième fois devant la vitrine, alors que cette fois-ci ils se faisaient face tous les trois, le couple poursuivit sa marche et sa conversation comme s’ils étaient seuls sur ce trottoir. Seuls au monde.

Observant une dernière fois le mannequin et les deux silhouettes s’éloigner de la vitrine, elle se dit qu’elle pouvait tout accepter venant de lui. Tout, sauf cette indifférence…

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4 réflexions sur “Une photo quelques mots – Atelier d’écriture n°260

  1. De passage dit :

    Très beau mais douloureux en même temps .
    Surtout ne pas se perdre en route , ne pas faire passer les besoins de l’autre avant les siens sinon cela part sur une mauvaise base. Nous sommes la seule constante de nos vies.

    Un vrai talent pour l’écriture c’est magnifique, merci de faire partager tout ça .

  2. De passage dit :

    Ça s’apprend petit à petit , comme le sport 😉
    Ne pas se forcer et ne pas s’oublier pour d’autres . Ce n’est pas égoïste que de respecter ses besoins , c’est la base et pourtant si dur a mettre en pratique parfois selon ses blessures, son envie de plaire aux autres etc…
    Courage en attendant, j’espère que ça va mieux .

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